Le carré des horlogers : coup de poker
Carré d’as pour ce petit bout d’horlogerie réunit sous la bannière de la créativité et de la passion pour la mécanique alternative. Et même si les joueurs raflent finalement la mise, la mise de départ ressemble fort à un « tapis » qu’il va falloir blinder par de sérieuses commandes. Faites vos jeux !
Pas de doute, les neufs horlogers indépendants présents lors de ce salon ont fait un choix osé en acceptant d’exposer au SIHH 2016 car la charge de l’implantation pèse lourd pour ces entreprises dont les finances ont été mises à mal durant ces derniers mois de crise. Mais de l’avis des journalistes présents, le SIHH aurait été beaucoup plus terne sans leur présence car les nouveautés proposées par les maisons institutionnelles n’ont finalement rien de révolutionnaire, en tout cas manquent de ce « sex appeal » susceptible de faire des succès éditoriaux et des produits de référence en matière de « sell out ».
On murmure des tarifs élevés pour une présence sur place, mais il est logique pour tous les horlogers créateurs profitant des infrastructures, de mettre la main au pot. C’est une façon de mutualiser les coûts et le luxe a un prix ; celui de l’excellence. Mais dans le cadre actuel, la plupart des maisons présentes au SIHH ont également un stand à Baselworld. D’accord, les prix ne sont pas doubles, mais les suites dans les hôtels au cœur de Genève n’étaient pas offertes non plus. Donc, l’un dans l’autre et avec la croissance en matière de visibilité, les petites marques s’en sortiront sans doute à peu près bien.
Brelan d’innovations
Ce carré partagé en neuf petites alvéoles et autour desquelles gravitaient un certain nombre de nouveaux médias prêts à tout pour faire la bonne fortune de ces malheureux exilés du centre ville, regorgeait de produits dotés de qualités incroyables. On pense tout d’abord à HYT dont les instruments aux affichages fluidiques ont ému même les plus attachés à l’orthodoxie horlogère. Il faut dire les pièces, innovantes et décalées, ont de quoi faire réfléchir. La référence Tradition, très lisible, a fait l’unanimité tout comme la version dotée d’une dynamo permettant d’émettre de la lumière.
Chez Christophe Claret, la répétition minutes Westminster a fait frissonner les mélomanes. Evidemment, les folies architectoniques de MB&F ont fait la preuve du caractère visionnaire du fondateur de cette maison prête à tous les coups, mais sans le moindre bluff. Les créations d’Urwerk ont saisi les adeptes de modèles refusant de céder à la tentation du conformisme. Les dernières nouveautés très martiales avec leur look de mines « Claymore » sont « de la bombe » au sens figuré, bien entendu, mais ont une précision chirurgicale grâce au mécanisme activant, grâce à une dynamo, un mécanisme capable d’afficher au cadran la précision instantanée du calibre de manufacture. Dans une certaine mesure la Hautlence HL 2.6 mettait carte sur table même si on apprenait, sur place, que Guillaume Tétu, l’un des deux fondateurs de la marque encore présent, avait choisi de partir pour d’autres horizons créatifs.
Quinte flush
Mais le monde est bien fait, même chez les indépendants, et les futuristes étaient escortés dans cette aventure par d’autres maisons moins à l’avant-garde. Les puristes diront tout de même que la manufacture De Bethune devrait en toute logique faire partie du premier groupe. C’est vrai, mais la nouveauté de l’année, dédiée au voyage, est aussi plus classique qu’à l’accoutumée. Elle forme une juste transition pour permettre d’introduire sans heurt les œuvres des manufactures H.Moser & Cie et Laurent Ferrier, toutes deux réputées pour leur caractère hyper classique et le soin apporté aux détails, et les créations élégantes et épurées de Kari Voutilainen. Dans ce temple consacré à la belle horlogerie, les professionnels de la branche ont eu tout loisir de découvrir à la fois de l’innovation et de la tradition, de se pencher sur des œuvres dont la richesse créative est aux antipodes des produits formatés des marques institutionnelles.
Alors oui, le métier connaît une vraie crise. Elle est un peu identitaire, un peu économique et un peu sociétale. Au cœur d’un univers en passe de recomposer sa façon de concevoir son mode de communication et de distribution, les horlogers sont à la croisée de chemins jalonnés de pièges à éviter. Confrontés à un changement latent de la façon de faire passer leur message, sollicités par les tenants d’un marketing relationnel plus opérationnel, ils vont devoir faire le choix entre le virtuel et le concret, pour tenter de faire se matérialiser des ventes dont ils ont tous vraiment besoin pour continuer de suivre le rythme effréné imposé par la croissance tout azimut de l’économie du luxe.